Un texte inédit qui fera partie d'un recueil d'histoires à paraitre dans une petite année chez hélium illustrées par thomas baas "histoires pour les jours pairs."

 

L'heure perdue.

 

Chaque année, c'est la même chose :

Mon père se tient accroupi au pied de mon lit.

-Joseph, c'est l'heure.

J'ouvre les yeux.

-Mmmm... mais quoi, papa ?

-C'est maintenant, ça va commencer.

-Ah oui, c'est vrai.

Je me redresse, je mets bien mes oreillers.

-T'as tout pris ?je demande.

-Ouais, chocolat, jus de pomme, coca, chips, du raisin, des chamallows, et j'ai mis le disque que t'aimes bien.

-Cool... ça commence quand ?

-Dans 5 minutes, dit mon père, il est presque minuit.

On attend tous les deux, on regarde l'horloge, à la lueur des bougies, qui fait tic tac, tic tac...

A minuit pile, mon père décroche la pendule et bloque les aiguilles...

-C'est parti.

D'abord, je me fais une tartine de nutella, parce que j'aime bien le nutella. Mon père mange un bout de fromage qui pique, et boit un grand verre de vin.

-Oh punaise, il est bon, il dit... tu veux du coca ?

-Ouais, plein !

Ca pique. C'est bon quand ça pique.

On écoute les chansons qui passent. Y en a une, je l'écoutais tout le temps quand j'étais petit...

-Moi aussi, dit papa.

-Toi aussi, quoi ? Je demande.

-Moi aussi, je l'écoutais tout le temps quand j'étais petit.

Je tends le bras et attrape un livre sous le matelas :

-Tu le lis ?

-Si tu veux...

Après la tartine, après la chanson, après l'histoire, il y a encore une tartine, une chanson, une histoire, et la main de mon père dans mes cheveux.

On reste une heure, comme ça, à faire que rien faire...

Au bout d'une heure, d'une heure pile, mon père se lève et débloque les aiguilles de la pendule du salon.

-Ca y est, on est à l'heure d'hiver... il est encore minuit. Bonne nuit, mon lapin.

-Bonne nuit, papa.

C'est comme ça tous les ans. C'est l'heure d'hiver. C'est l'heure perdue.