J'aime bien souhaiter mes voeux à la fin du mois de janvier... bon, ce mois de janvier est spécial, mais après tout, tout le temps est tout le temps spécial. On vit des évènements politiques, historiques, comme si on en avait perdu l'habitude... ceux ci sont compliqués, mais ont au moins l'avantage de clarifier les lignes, de se situer, de se poser aussi des questions qu'on n'a pas voulu se poser avant, en faisant l'autruche, qui entre parenthèse ne fait jamais l'autruche, elle.

Je vous souhaite à tous une bonne année, et pour l'occasion, et comme chaque année, voici un petit texte inédit. Il s'appelle "normal, normal", à priori il n'est pas destiné à la publication (je l'avais proposé à "autrement" avant que ça ne ferme, tu vois le genre), mais pourquoi pas un jour. C'est un texte autobiographique.

Bien entendu, ce texte n'est pas à usage commercial, merci de ne pas le reproduirre sous aucune forme que ce soit et bisous.

 

Normal, normal…

 

 

 

Je suis un enfant normal qui vit dans un pays normal. Le matin, je me lève dans un lit, normal, je prend un petit déjeuner normal et me brosse les dents, normal. Je fais un bisou à mes parents normaux, je me dispute un peu avec ma sœur, normal. Ensuite, je vais en face de chez moi, où il y a l’école. Normale, l’école. Mon maître est comment dire, normal, très très normal. Il porte un pantalon et un pull. Il n’a pas beaucoup de cheveux, mais un peu quand même. Le matin, je m’ennuie, l’après-midi je m’embête, et le reste du temps, je baille. Dans la cour, je cours.

*

Je ne sais pas ce qui s’est passé, pourquoi tout est comme ça, pourquoi tout est devenu normal. C’était pas comme ça, avant. Je me souviens, j’étais petit, mais je me souviens quand même. Tout était grand, tout était un peu dingo, tout était, comment dire, pas normal. Mes parents, tiens, par exemple, mes parents. Mon père était immense et avait une voix d’ogre. Un ogre gentil mais un ogre tout de même. Il avait la même barbe que les pirates dans les livres de pirates, me prenait sur ses genoux et me faisait voler jusqu’au ciel. Jamais il ne m’a laissé tomber. Jamais. C’était une montagne. Une montagne rigolote qui bougeait de partout. Une montagne au gros ventre.

Et ma mère. Complètement cinglée!un genre de fée… toujours à courir, à rire, à voler, même. Oui, elle volait ma mère. Après un bus, un train, après tout ce qui allait plus vite qu’elle. Elle sentait bon, ma mère. Elle sent toujours bon, mais pas pareil. Là c’était bon de chocolat, de miel et de fleurs, un peu tout à la fois. Elle sentait la brioche aussi fort que mon père sentait la chaussette.

Et ma sœur. Une magicienne. Un coup, elle existait pas, un coup elle existe. Et petite! toute petite. Tellement petite qu’on ne la voyait pas. On l’entendait par contre, elle hurlait plus fort que les ogres, les loups et les sirènes de pompiers. Et elle faisait pipi des litres de pipi et caca des tonnes de caca. Il fallait dix ans pour changer sa couche. Dix ans…

Et moi… et moi… mon école était à l’autre bout du monde et le maître un vieux sorcier chauve… il n’avait jamais changé de pull ni de pantalon de sa vie. Jamais. D’ailleurs, il y avait encore dessus des taches d’enfants qui n’avaient pas été assez sage. Dans la cour de récré, c’était pire. La guerre. La vraie guerre. Des cris partout, des pleurs, des hurlements de petites filles, des petits garçons fous furieux qui couraient après les filles qui hurlaient, justement… du sang, des pansements et même des fois du rouge pour soigner… c’était horrible, l’école… horrible…

Y avait même un vieux monsieur rouge et blanc qui nous amenait des trottinettes tous les ans, qui volait dans le ciel et passait par la cheminée même quand on en avait pas… et la petite souris! Parfaitement, y avait une petite souris, je sais pas comment elle savait, mais à chaque fois que je perdais une dent, elle venait la nuit, toujours la nuit, et sans me réveiller enlevait la dent, et posait une pièce, d’or, sous mon oreiller… c’était bizarre, mais tout était bizarre, rien n’était normal.

*

Et puis un jour, je ne sais pas ce qui s’est passé. Papa s’est rasé la barbe et maman a changé de parfum. Ma sœur avait tellement changé qu’il ne fallait plus la changer. L’école avait déménagé de l’autre côté de ma rue et le maître avait lavé ses pulls et ses pantalons. Le monsieur rouge ne passait plus par la cheminée, de toute façon, on avait des radiateurs. Et la petite souris avait sûrement été mangée par un chat. De toute façon, j’avais toutes mes dents, maintenant.

Tout était devenu normal. Terriblement normal. Et plus les choses devenaient normal, plus je devenais triste. Le jus d’orange avait un goût de jus de poireaux.

 

*

Ça s'est passé à l'école. Oui, à l'école où d'habitude il ne se passait jamais rien. Quel âge j'avais? Le même âge que vous. Le maître a dit qu'on allait faire une rédaction. On savait pas ce que c'était alors il a dit: «je vous donne un sujet et vous écrivez ce que vous voulez». Comme on savait pas comment faire, il a dit «vous écrivez des mots, les mots ça fait une phrase, et voilà.» Comme ça, ça avait l'air facile. Il a écrit au tableau:

«Imaginez si vous aviez un pouvoir magique.»

La classe entière a sursauté, une petite fille s'est même mise à pleurer. Moi j'ai mis mon stylo dans ma bouche, et après dans mon nez, et après dans mon oreille, et à la fin je l'ai posé sur ma feuille. Je me souviens qu'au moment où j'allais commencer à écrire, j'ai fermé les yeux.

«Imaginez si vous aviez un pouvoir magique.»

J'ai souri, et mon sourire est monté dans ma tête. Quand j'ai rouvert les yeux, il y avait un gros chien rouge devant moi. Un chow-chow. Il m'a dit «Benjamin, j'ai un cadeau pour toi.»

« Oh merci, c'est quoi ? » j'ai répondu.

« Une gomme ! »

« mais j'en ai déjà une ! »

«-Oui mais la mienne, c'est une gomme magique. C'est une gomme qui efface les fautes d'orthographe ! »

Il m'a tendu la petite gomme blanche avec ses grosses pattes rouges. Toute seule, la petite gomme blanche a glissé sur ma feuille et a effacé une faute. J'avais mis deux M au lieu d'un.

Elle a tourné encore un peu et en a trouvé une autre, un accent à l'envers, et encore une autre, un e en trop.

J'ai regardé le chien en rigolant. Le chien a rigolé aussi, et franchement, un chien qui rigole, j'ai trouvé ça normal.

Quand le maître a dit «c'est bon, vous avez fini?», le chien avait disparu, et la gomme aussi. Mais sur ma feuille, il y avait des mots, et les mots bout à bout ça faisait des phrases.

A la récré, tout le monde a raconté que son pouvoir magique c'était voler, ou disparaître, ou être très fort, ou être une fée, ou être un dragon, ou passer à travers les murs, mais personne vraiment personne n'a raconté qu'un chien rouge lui avait donné une gomme à effacer les fautes d'orthographe. Quand on est retourné dans la classe, le maître nous a dit que c'était bien, qu'on avait beaucoup d'imagination et qu'il allait lire sa préférée.

Aux premiers mots, je suis devenu rouge des pieds, et c'est monté jusqu'à ma tête. C'était plus un sourire, c'était un soleil de sourire! Et à la fin de mon histoire, tout le monde a applaudi.

Je l'avais trouvé mon pouvoir magique. Je raconterai des histoires. A partir de ce jour là, plus rien ne serait normal.

 

vincent cuvellier