Bonjour, tout le mois d'aout, je vais mettre en ligne des textes sans suite... des débuts, quoi... je commence souvent des histoires, et je ne les finis pas toutes... pour plein de raisons... parce que l'histoire ne m'intéresse pas trop, parce que je sens que ça n'intéresse pas trop les gens, parce que je préfère faire autre chose, ou parce que c'est pas bon. souvent un livre avorté m'emmène vers un autre livre, lui, abouti...

ça, c'était "bardabru". J'avais dans l'idée de ne faire un livre avec uniquement les naissances de membres d'une même famille, sur 1 000 ans... typiquement le genre de truc où on a l'impression d'être un génie quand on a l'idée et un âne bâté quand on l'écrit... voilà!

Bardabru

1013. Une ville.

Une toute petite ville, presqu'un village, mais bon, des remparts, c'est donc une ville. Des ruelles qui tordent, les toits qui penchent, des chiens qui mordent. Au milieu, coincée entre deux maisons coincées, une église. En terre battue, battue par les vents mauvais, elle semble vouloir s'écrouler, mais non, sans doute la foi, elle tient.

Deux marches, une porte. Et au pied des marches, un panier en osier. Qu'est ce qu'il peut bien y avoir là dedans? des pommes, des poires, du miel et du vin? Un chien affamé, presqu'un loup, veut lui aussi savoir ce qu'il y a là dedans... il tourne autour un moment, approche, recule, approche à nouveau, renifle, và pour mordre un bon coup là dedans! ouiiiiin! la panier hurle! le chien décampe! un bébé! c'est un bébé!

Trois personnes l'entendent. D'abord, le vieux prêtre, occupé à se réveiller depuis ce matin... Dieu qu'il est fatigué, Dieu qu'il aimerait se coucher, et ce, depuis qu'il est levé... ensuite, une noble dame, qui tente d'oublier qu'elle n'a pas d'enfants et qu'elle en aimerait tant. Enfin, un vieil ivrogne boiteux qui survit en attrapant les rats et en les vendant sur les bords de la rivière.

Le vieux prêtre se dit "tiens, un bébé qui pleure... il faudrait que j'aille voir... j'irais tout à l'heure, quand je serais mieux réveillé..."

La noble dame songe: "tiens, on dirait les pleurs d'un bébé... la douleur m'égare, ce doit être l'un ou l'autre chien errant... je deviens folle..."

L'ivrogne, lui, ne dit rien, se dirige vers le panier, le prend dans ses bras, et rigole:

"Nom de dieu de nom de dieu, un ptit chiard!"

Et il l'emmena aussitôt chez lui, si on peut appeler chez lui la vieille barque où il vivait été comme hiver.

Il lui fit un petit coin sur sa propre paillasse (à défaut d'être une paillasse propre), but un coup de bière épaisse comme une tranche de pain, et fit gouter à son protégé un vieux reste de bouillon de chou.

Pendant que le bébé mangeait son premier repas d'homme, l'ivrogne accrochait ses gaspards, les rats, quoi, à crochet, et le crochet sur un fil à linge.

-Tiens je vais t'appeler Gaspard! tu pourras m'aider à chasser les rats quand tu seras grand. Je t'apprendrais, tu verras, c'est chouette!

Et il ajouta:

-Et c'est bon.

Gaspard grandit, et il faut croire que le rat c'est nourissant, puisqu'il devint un beau jeune homme, grand et fort.

Tout le monde était mort. Le prêtre mort de fatigue, la noble dame morte de chagrin et l'ivrogne mort de soif.

Gaspard avait un prénom, il s'était choisi un nom: Bardabru.

Pourquoi Bardabru? pourquoi pas?

Gaspard Bardabru! Ce nom devint célèbre dans tout le comté. Dresseur de rat. Les femmes en était folle, surtout les laitières... allez savoir pourquoi...

Gaspard dressait ses tréteaux sur les places des villages, sur les foires et marchés, jusqu'aux portes des églises. Après avoir élaboré un parcours de planches, roues et autres systèmes, Il sortait de son sac, des petites cages dans lesquelles étaient enfermés ses rats. A l'aide de sa flûte, il donnait à ses animaux des ordres en mi, en fa, et les animaux s'éxécutaient...

En 1029, devant les portes de la ville de Blois, alors qu’il présentait son numéro, une toute jeune femme, non pas laitière mais lingère, tomba dans les pommes, à la vue de tous ces rats.

Gaspard la releva, lui donna deux ou trois petites gifles, et quand elle rouvrit les yeux, la jeune lingère crut voir un ange du ciel.

Neuf mois plus tard, naquit un bébé mâle. On l’appela Gilles. Pourquoi Gilles ? Pourquoi pas ?

 

                                                                                              *

1029.

Gilles Bardabru cria trois fois. Une fois pour dire qu’il était vivant. Une fois pour dire qu’il avait faim. Et une fois pour le plaisir de crier. Sa maman se boucha les oreilles, mais ça ne suffit pas.